| IRINA RAKOVA | ![]() |
| 1. L'artiste a-t-il besoin d'une identité
nationale ? 2. Quel est le reflet des problèmes politiques dans le miroir de la vie culturelle ? Ce texte était redigé en 1995 .....Je vis à Paris, mais on ne peut pas dire que j'ai quitté la Russie. Je me sens toujours très proche de ce qui se passe là-bas, je peux me retrouver un jour de nouveau à Moscou. Ce sont les circonstances de ma vie privée qui m'ont fait arriver en France (je me suis mariée avec un ingénieur français venu à Moscou pour travailler en mission), pays que j'aime, dont je parle la langue et où j'ai trouvé beaucoup d'amis. Toutefois s' il faut définir mes ''emplois'' professionnels je me sens une citoyenne du monde. Je ne pense pas que l'étiquette de nationalité soit le premier adjectif à ajouter au mot peintre. Il peut appartenir à une école ou à une tendance et travailler dans différents pays, mais dès que l'artiste devient connu, les pays veulent que cet artiste devienne leur citoyen. C'est très compréhensible, les Etats se comportent dans ce cas comme les gens, mais c'est un peu dommage. Pour moi pouvoir, plutôt oser, dire que je suis une artiste c'est déjà beaucoup. Etre artiste, c'est une façon de vivre, c'est une responsabilité. Cependant je suis peut-être atypique. Je ne prétends pas pouvoir assumer le rôle messianique de l'art, je n'ai pas assez vécu, je n'ai pas assez souffert. J'essaie d'apporter la joie de vivre à ceux qui veulent la partager avec moi, l'art pour moi c'est faire partager mes sentiments. Est-ce que je crois à la fonction messianique de l'art ? Oui, j'y crois, et cela peut aider à comprendre la vie... Le monde est rempli de souffrances, je ne veux pas que l'art ajoute de la souffrance. Mon credo, c'est de mettre en valeur les moments heureux. Je ne veux nullement dévaloriser les autres artistes qui se donnent la peine d'attirer l'attention sur les horreurs de la vie. En plus, l'artiste étant l'être le plus sensible parmi les autres souffre lui-même en faisant passer le message à travers son art. Je me suis retrouvée un peu par hasard en Occident. Je fais partie de cette génération qui ne rêvait pas de partir; en fait, ça m'est égal de vivre en Union soviétique ou ici, pourvu que j'ai le plaisir de mon travail et de mes ami. Si j'étais restée dans mon pays natal, j'aurais voyagé car le pays était grand. Maintenant je suis à Paris. Bien sûr, ça m'a appris beaucoup de choses, mais je ne porte pas tant d'attention aux circonstances extérieures. Elles ne peuvent pas changer la nature de la personne. L'optimiste trouvera la solution, le râleur sera toujours mécontent. Enfin, je ne sais pas si je peux le dire car celui qui n'a pas vécu le pire ne pourra pas comprendre certaines choses. Je ne comprends peut-être pas mais je pense que mon système de coordination est comme ça. Je ne veux rien prouver, rien professer, je partage ma vision du monde. J'ai trouvé des artistes français qui sont très proches de ma pensée. Je peux donc dire que je fais partie de ce monde international, puisque déjà je n'aime pas chercher les différences j'essaie toujours de réunir les idées et les gens. Il y a tant de choses qui nous séparent, essayons plutôt de mettre un accent sur ce qui peut nous rapprocher. Bien sûr on reçoit une éducation bien différente. L'éducation peut influencer mais cela n'est pas déterminant, j'apprécie beaucoup mon école mais il m'a fallu beaucoup de temps pour trouver mon chemin après. L'école française, surtout après Mai 68, a été privée de connaissances académiques, c'est bien dommage. Je pense que ceci n'empêche pas de trouver sa voie, il faut savoir faire des choses de base. A mon avis la perestroïka a apporté deux choses pour l'art : D'un côté c'est positif car elle a ouvert le monde, on a plus de possibilités d'exposer, on a le droit de vivre de son art, on peut réellement le faire. Mais les problèmes du marché que les artistes occidentaux ont toujours eus, n'ont pas que de bons côtés. L'avantage c'est d'avoir le choix. Après il y a autre chose : quelqu'un qui a le choix ne choisit pas toujours la bonne solution. La liberté pose un problème. Maintenant les artistes peuvent vendre, c'est superbe, mais pour certains c'est pire; le système s'approche du système occidental, et même si je ne connais pas l'actualité en Russie, là-bas ou ailleurs, les peintres cherchent de petits boulots, les squattes, les expos, tout existe dans toutes les variétés. Est-ce que cette situation est harmonieuse? Qu'est-ce qu'une situation harmonieuse? Bien sûr si le plus grand des salons est rempli de conceptualises et d'autres installations, il n'y a pas de place pour moi, mais je ne suis pas une militante. C'est peut-être pour cela que je ne rêvais pas de partir d'URSS, je suis heureuse si je peux tout doucement faire ce que je fais. Tout de même l'art, si c'est un art vrai, trouvera le chemin du public. Le jour où j'ai emmené mes tableaux de Paris à Moscou, le douanier qui a regardé les photos pour autoriser l'entrée des oeuvres fut épaté. Il m'a demandé : "Il fallait vraiment aller en France pour faire tout ça ?'' Le contenu de mes tableaux ne change pas en fonction de la place sur terre où je vis mais parce que je mûris. Le changement politique et les autres circonstances de ta vie influencent bien sûr ton parcours mais moins qu'on ne le pense. L'Homme cherche l'harmonie. Où ? Peu importe. Où est-ce que je veux vivre ? -Ici, parce que je peux travailler, il y a des choses qui m'inspirent et il y a la possibilité de gagner ma vie sans faire de compromis. Je ne saurais pas décrire la situation qui m'attendrait si je revenais en Russie, mais je ne me base pas sur les comparaisons, je ne tire pas de conclusions. Aujourd'hui je suis là. Cela ne veut pas dire que c'est pour toujours. C'est vrai que notre génération a l'habitude de se poser cette question. On n'a pas grandi avec une idée de citoyen du monde, on l'a adoptée, mais il faut encore s'y faire. Quelque part on est comme assis entre deux chaises. Si on revient, on a déjà perdu un peu de nos racines, on a tendance à le penser, ici on n'est pas vraiment chez nous L'avantage de la profession d'artiste, c'est peut-être de moins s'attacher à l'endroit où l'on travaille, on ne dépend de personne (si on ne prend pas en compte les relations, les ventes, etc. car pour être honnête, il y a tout ça en jeu). |
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