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Questions sur l'identité en art
aujourd'hui : l'universel et le local
par
Yves
Michaud.
Nous avons face à
l'idée d'identité nationale en art une attitude
ambivalente.
D'un côté, nous éprouvons de fortes réticences à la
pensée d'un art national pour tout ce qu'elle traîne
avec elle de nationalisme et de chauvinisme.
On se souvient, notamment en Europe, de ce que le
nationalisme a pu historiquement signifier et engendrer,
surtout au XXième siècle. Qu'on pense à la croisade
hitlérienne contre l'art dégénéré rappelée en 1991
par l'exposition du Los Angeles County Museum, ou à
l'élimination par l'Etat soviétique des minorités
nationales et à la mise en place d'un art académique
stéréotypé - mais le patriotisme chauvin du
"triomphe de la peinture américaine" à la
Sandler ne vaut guère mieux.
En même temps, de
multiples facteurs d'ouverture et de communication sont
à l'oeuvre dans nos sociétés et ils déstabilisent les
identités nationales, que ce soit en art ou dans
d'autres domaines. Les voyages, les échanges rendus
possibles par les médias, la diffusion des influences et
l'uniformisation des genres de vie sous la pression des
mécanismes économiques et des technologies nouvelles
tendent à produire un cosmopolitisme croissant, des
mélanges et des métissages en continuelle évolution.
Cette situation n'est pas inédite (l'histoire humaine
est celle des échanges, des emprunts et des
prédations), mais durant les vingt dernières années
l'échelle des phénomènes a considérablement changé.
Par rapport à ce mouvement de remise en question des
identités, à l'inverse se fait jour une tendance à
vouloir retrouver des racines et des identités au niveau
d'un art national, régional, ou encore local, redéfini
ou renouvelé. Comme si, en face de la standardisation et
de l'universalisme, réapparaissait un besoin de se
situer, de se retrouver et de s'orienter. On parle de
nouveau d'art hispanique, d'art africain, d'art indien
sans y voir, comme il y a encore quelques années, des
vestiges attendrissants ou pitoyables de la résistance
au modernisme.
Il faut ajouter une dimension supplémentaire pour que le
portrait de la situation soit complet :
derrière la condamnation qui va toujours d'elle-même,
du nationalisme chauvin et derrière la défense de
l'universalisme au nom des valeurs de la citoyenneté
cosmopolitique, persistent et peut-être même se
renforcent des phénomènes de domination nationale, des
stratégies de promotion des arts nationaux et chaque
pays tente de tirer son épingle du jeu. Je renvoie
seulement pour mémoire au livre de Serge Guilbaut, Comment
New York vola l'idée d'art moderne.
Je veux simplement
introduire quelques remarques sur les facteurs qui
conditionnent le développement des identités
artistiques et les formes qu'elles peuvent revêtir.
I
D'abord une précaution
indispensable. Ce serait une erreur de se bloquer sur le
terme "national". Il ne faut pas se laisser
égarer par les relations conceptuelles compliquées
entre État et nation, ou les sens eux-mêmes assez
variables du terme nation (nation ethnique, nation
géographique, nation linguistique, etc.). La question
est en fait plus simple, plus profonde et plus réelle
qu'il n'y paraît : c'est celle de savoir
comment une identité collective peut naître et se
construire.
En matière de constitution d'identités nationales ou
régionales, l'histoire de l'art suggère plusieurs
réponses.
Une identité artistique peut d'abord se constituer par
rapport à un ensemble de problèmes. C'est, à vrai
dire, la forme sous laquelle nous avons eu coutume de
voir surgir les grands mouvements
artistiques. C'est ce qu'on pourrait appeler une
identité paradigmatique : le fait pour
certains artistes de travailler dans un certain paradigme
de questionnement, en se plaçant consciemment au sein
d'une problématique définie, leur confère une
identité par delà toutes les divergences individuelles
et toutes les différences d'origine. C'est ainsi que se
sont constitués traditionnellement les groupes et
notamment ceux des avant-gardes : les peintres
cubistes se réunissent autour de problèmes de
représentation de l'espace sur la réalité plane de la
toile, ils se réunissent autour du même souci de la
forme par opposition au caractère fugitif de la
sensation, par rapport aussi à l'héritage des
interrogations de Cézanne. Les artistes minimalistes,
d'où qu'ils soient, se définissent par rapport à des
concepts comme ceux d'objet spécifique (Judd), de
contenu minimal (Wollheim), de théâtralité (Fried).
Cette identité quant
aux questions ou quant aux problèmes se double en
général, par la force des choses, d'une localisation
géographique : le cubisme se développe
d'abord à Paris comme école de Paris, l'Expressionnisme
abstrait recoupe l'École de New York, le Nouveau
Réalisme coïncide en fait avec l'École de Nice. Ce
besoin de localisation géographique est aujourd'hui
moindre, compte tenu des ressources en matière de
communication. L'idée d'une communauté pratique idéale
d'artistes se définissant et se reconnaissant à
distance ou dans un espace virtuel par rapport à des
problèmes formels n'est pas utopique - ce fut le cas de
Fluxus ; c'est le cas aujourd'hui pour certaines
pratiques numériques.
Une autre forme
d'identité, proche sous certains aspects, de la
précédente, naît des apprentissages et d'un rapport
défini à une tradition.
En s'inscrivant dans une histoire qui est inévitablement
collective, l'artiste trouve une identité qui le
rattache forcément à des groupes. Cette inscription
peut être voulue ou subie. Ici interviennent en effet
les diverses formes de l'apprentissage et de la
formation, les médiations de l'influence aussi. Un jeune
artiste, en se formant, trouve une identité qui
correspond aux processus d'identification qu'il a subis
et que parfois aussi, il faut l'espérer, il a choisis.
C'est de cette manière que se transmet l'essentiel des
influences nationales ou locales. Un jeune artiste à
Paris aujourd'hui a de fortes chances d'être exposé,
bon gré mal gré, aux influences des peintres français
de la figuration narrative, de Supports-Surfaces, de BMPT
pour la bonne raison qu'ils enseignent à l'École des
Beaux Arts et qu'ils sont au sens propre inévitables et
incontournables. On ne souligne pas assez l'importance
des traditions qui ainsi se perpétuent et se
transmettent de façon presqu'invisible et involontaire.
Les continuités longues de l'histoire de l'art, ces
continuités qui survivent aux changements rapides de la
mode, et qui réapparaissent souvent de manière si
imprévue, reposent sur ces mécanismes de constitution
de l'identité.
Il y a encore un autre
ensemble de facteurs d'identité, très important et dont
les contours ne sont pas faciles à tracer puisqu'on y a
affaire à tout ce qui touche aux conditions
géographiques et linguistiques dans lesquelles la
pratique artistique est menée.
C'est par référence aux lieux, et notamment aux cités,
que l'on a pendant très longtemps identifié les écoles
artistiques : école italienne ou flamande,
peinture vénitienne ou florentine, école de Barbizon,
école de New York. La théorie de l'art de Taine repose
sur cette considération de l'importance fondamentale du
milieu.
Le seul nom de Taine suggère ce qu'il peut y avoir de
désuet à faire appel à ce type d'influence, mais les
événements politiques récents en Europe nous
rappellent opportunément le poids de la géographie et
plus généralement du territoire, un poids supérieur à
celui de l'histoire - parce qu'en réalité il n'est
pas seulement géographique mais plus encore linguistique
et même éthologique, en ce sens qu'il touche en
profondeur à nos manières de vivre, de parler et de
nous comporter dans un espace qui est tout à la fois
physique, social et culturel. On vit dans un espace, on
s'y développe, on s'y déplace. Cet espace est saturé
de données visuelles, olfactives ; on y a des
parcours et des habitudes, des manières de vivre et
d'être.
Il est clair que les
conditions de la vie moderne permettent désormais aux
artistes d'être libres d'une dépendance trop étroite
vis-à-vis du milieu d'origine et des conditions
géographiques, de ne plus être prisonniers des
localisations. L'expérience des artistes s'en est
probablement enrichie et en tout cas élargie. Parfois
même l'artiste est devenu une sorte de globe-trotter
colportant son art autant qu'il recueille des
expériences nouvelles.
Cela dit, malgré ces déplacements et ces
élargissements, la structure du territoire, la nature
des lieux, et le mode d'habitation, voire le mode
physique et métaphysique d'être au monde qu'elle
commande, les rythmes de la vie, l'intensité de la
lumière, les stimulations visuelles, les habitudes
culturelles, déterminent toujours les pratiques de
l'artiste. Le fait de partager plus ou moins durablement
certaines expériences contribue à l'élaboration
d'identités collectives. On vient de Marseille, de la
cote Ouest des États-Unis, de Finlande ou de
Düsseldorf, on parle français ou chinois, on a été
soumis à telles ou telles contrainte de la vie sociale,
à telle éducation primaire ou religieuse, à telle
éducation du désir dans la petite enfance. Tout ceci
dessine et structure les identités.
Peut-être faudrait-il souligner au passage que la
croissante autonomie par rapport à l'espace, la
possibilité que les individus ont désormais de
connaître et fréquenter plusieurs lieux, de changer
fréquemment de séjour, rend, par contraste, encore plus
manifeste l'importance de ces déterminations
linguistiques et culturelles en général : un
artiste - même le plus in situ
des praticiens de l'in situ -
n'est pas quelqu'un qui simplement produit des oeuvres
visuelles en tel ou tel endroit à tel ou tel
moment ; il les conçoit, les pense, les commente,
il les titre aussi dans une langue et il entretient, au
moment où il les produit, des croyances en relation avec
cette langue et sa culture.
Cette identité
"par rapport à la langue" est celle qui me
paraît la plus négligée ou, du moins, sous-estimée
pour deux raisons : à cause de l'idée si
répandue et si fausse que les oeuvres parlent toutes
seules avec leur seul être visuel, à cause aussi de
l'idée que la pensée des artistes n'est pas essentielle
comparée à leurs capacités de créateurs et de
fabricants d'objets.
II
Par rapport à ces
facteurs et mécanismes producteurs d'identité, la
situation contemporaine est, comme je l'ai dit, ambiguë.
D'un côté, les facteurs d'identité nationale restent
très forts.
On n'échappe jamais aux lieux, avec leur lumière, leur
espace, leur échelle, leurs rythmes, leurs données
visuelles, avec leurs traditions aussi bien artistiques
que religieuses, des traditions d'enseignement aussi, des
tours de langage - et ce sont ces facteurs pluriels
qui font l'indéfinissable mais reconnaissable caractère
d'abord de chaque individu, puis d'un art en tant qu'il
est national ou, je préfère dire, inévitablement
local.
Ce n'est pas sans raison
que l'on parle de la mesure, de la propreté et de
l'absence de sens de l'humour des artistes hollandais.
Les jeux de mot belges ont leur tonalité très
particulière et Magritte aurait pu difficilement être
français. De la même façon, le fini et le bon goût
français ne sont pas de simples manières de parler.
Dans un numéro de Art in America
consacré aux identités nationales en 1991, Léon Golub
parlait de la manière franche, affirmée, ouverte,
agressive, dont les artistes figuratifs américains
procèdent. Il parlait aussi de la manière allemande,
agressive aussi mais plus romantique, avec un aspect
déclamatoire, expressionnistement personnifié et
rêvé, "comme un cauchemar rapide" dit-il (1).
Plus précisément
encore on pourrait chercher à repérer les éléments
visuels qu'un artiste emprunte aux lieux où il vit. Sans
les lumières américaines ni Mondrian, ni Flavin ni
Stella ne seraient comme ils sont ; en revanche
Martial Raysse n'a pas vraiment saisi la nuit des néons.
En même temps, face à ces facteurs d'enracinement et
d'identification, les facteurs de délocalisation et de
déplacement sont de plus en plus nombreux et forts. Il
faut le dire clairement : les temps postmodernes
sont ceux du déplacement, de la délocalisation et de la
mondialisation. Comme le dit James Clifford dans son
récent livre Routes,
désormais beaucoup d'êtres humains, et pas seulement
les privilégiés du jet set, mais aussi les touristes et
les immigrés "habitent le déplacement".
Avec deux sortes d'effet.
1) Cette nouvelle
situation favorise la création et la diffusion d'une
sorte d'art international qui constitue à lui tout seul
une entité supplémentaire, une sorte d'entité
transnationale supplémentaire.
Il y a près de dix ans, j'ai tenté dans L'artiste
et les commissaires d'analyser
certains des mécanismes qui régissent la production et
le fonctionnement de ce nouvel art international.
Il s'agit d'un art délocalisé, pré-packagé,
stéréotypé, aisément reconnaissable et identifiable
pour ce qu'il est : de l'art contemporain
cosmopolite, transportable et consommable.
Le succès de l'installation et des pratiques in
situ, le succès de la vidéo et des
pratiques conceptuelles n'est pas dissociable, à mon
avis, d'une situation où les oeuvres circulent, se
répètent, se diffusent dans un espace homogène où un
groupe d'artistes qui n'ont pas forcément grand chose à
voir, en termes de paradigme justement, (qu'ont à voir
Buren et Boltanski, Abramovic et Koons, Raynaud et
Steinbach ?) réitèrent chaque fois leur présence
dominante sur la scène de l'art.
J'ajouterai que je ne
suis pas si certain que cet art soit réellement
"international" - au sens d'universel et
de détaché des intérêts nationaux. On ne peut faire
abstraction des stratégies de domination. Ce ne sont
plus forcément aujourd'hui celles des agences
gouvernementales - encore que l'exemple espagnol ou
celui de l'action du British Council soit là pour me
démentir -. Mais ce sont alors celles du marché et
de son organisation multinationale. Après tout l'art est
une denrée ; sur son marché, il existe des firmes
puissantes, galeries, maisons de ventes aux enchères, et
elles recherchent leur profit maximum, en imposant leurs
artistes, en les diffusant, en les promouvant, en les
exportant. Un seul exemple : je me souviens que
début septembre 1991, avant que la crise fût
perceptible, lors de la réouverture des galeries autour
du centre Pompidou, sur 10 expositions qui commençaient,
il n'y en avait pas une consacrée à un artiste
français. De même on pouvait voir au même moment cinq
expositions Robert Longo dans cinq galeries différentes.
Si ce n'est pas du matraquage commercial, je ne sais pas
ce que le mot veut dire.
2) Le second effet de
cette situation va, je l'ai déjà suggéré, en sens
inverse.
Cette situation de cosmopolitisme et de circulation
généralisée, les processus de dissolution des
identités, contribuent à susciter des tendances à la
résistance, des retours et recherches d'identité.
Ici encore les choses sont loin d'être claires ni
dénuées d'arrière-pensées.
Il y a en effet des recherches d'identité qui sont
purement et simplement nostalgiques, quand elles ne sont
pas réactionnaires. De même que certains partis
politiques en Europe mènent des campagnes contre les
vagues d'immigrants, de même certains critiques,
conservateurs ou artistes rêvent d'une époque où il
avait un art français, où il y avait un art italien, un
art anglais - ou un art américain -. Certains
intellectuels anglais lancèrent en 1988
le magazine
Modern Painters avec une nostalgie
évidente. En France Louis Cane signe depuis quelques
années ses tableaux "Louis Cane artiste
français" et Jean Clair n'est pas loin de déplorer
la faiblesse d'un art national.
D'autres recherches
d'identité trouvent, de manière assez opportuniste, à
s'inscrire dans la situation cosmopolite d'un art
international qui a besoin de périodiquement redonner
contenu et diversité à son universalité. On passe
directement de l'identité locale à sa
récupération/dissolution dans le mondial.
Le monde de l'art contemporain est soumis à la double
loi de la circulation et du renouvellement :
circulation des oeuvres et des artistes, renouvellement
des événements et des personnes, pour qu'il semble
continuer d'arriver constamment quelque chose de nouveau
dans un monde où il n'y a pas vraiment de nouveau mais
seulement de l'événement.
De ce point de vue la découverte périodique et
successive des identités nationales fournit autant
d'occasions de renouvellement : après
l'expressionnisme allemand on découvre la
transsavangarde italienne puis les peintres soviétiques,
puis les espagnols. La radicalisation de l'expérience
cosmopolite fait découvrir les Chinois, les aborigènes
australiens, les Africains, etc.
Dans ce concert mondial,
chaque individualité doit se tenir à son
rôle : Barbara Krüger fait dans le style
féministe américain communicationnel, Jeff Koons joue
le rôle très classique de l'artiste américain naïf,
puritain transfigurant l'art bas (low
art) en art haut
(high art), Chéri Samba fait
l'Africain, Kabakov doit soigneusement continuer à se
positionner en dissident postmoderne, Buren, lui, fait
dans le chic français style haute couture. En disant
cela je ne me moque de personne : je suggère
seulement sous quelles pressions les artistes sont de
remplir un rôle bien défini, de faire ce qu'on attend
d'eux, que ce soit en termes de rôle sexuel, de rôle
national ou d'image de marque artistique pour pouvoir
garder leur place dans le grand festival du monde de
l'art. Boris Groys a fait remarquer que l'identité
nationale entre alors purement et simplement dans le
champ du typique touristique et du folklore(3).
Ce sont les avatars de la périphérie en cours
d'absorption continuelle par un centre qui n'est
lui-même plus nulle part.
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