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BORIS ZABOROV

  La conscience de la nationalité, l’artiste et l’art contemporain

Pourquoi ces derniers temps, se pose la question de l’identité de l’artiste et de son sentiment de la conscience de sa nationalité ?
Son activité artistique a-t-elle besoin de résultat " a priori " dans sa reconnaissance nationale?
Il est tout à fait visible, que l’intérêt posé par ce problème ne se limite pas aux frontières géographiques à l'interieur desquelles l’artiste est né, a vécu, ou vit actuellement.
Dans ce cas là, le problème ne se poserait même pas. Un simple arrêté juridique viderait de son sens la question posée.
Mais la question existe, et l’intérêt envers elle a un sens, non seulement dans l’analyse du processus artistique, mais sur un plan philosophique dans notre cas, étroitement lié aux les relations réciproques dialectiques.

" En tant qu'artiste vous sentez-vous comme un artiste? : Russe, Français, Juif... "

Lorsque j’entends une réponse d’une forme trop tranchée, je soupçonne derrière de la malice, et ressens comme une sorte de fierté ou de vanité.
Ce n’est pas à l’artiste de déterminer son appartenance à telle ou telle culture. C’est l’affaire des "patriotes " et des critiques d’art.
Mon expérience me souffle que le sentiment d’appartenance nationale, comme facteur intellectuel dans le processus artistique même, n’existe pas.
L’artiste, dans son travail quotidien, plongé à l’intérieur du process artistique, ne se pose pas de question sur ce problème, comme l’homme ne pense pas à la façon dont il respire.
Les processus chimiques de la conscience qui créent l’acte artistique sont identiques à ceux des hommes préhistoriques dessinant leurs fresques rupestres, tout comme ils sont identiques à ceux des artistes contemporains.

Le mécanisme secret de l’art, principe naturel du don artistique, la " chimie " de la conscience créative, ne sont pas du ressort de l’évolution, du progrès ou de la conscience de la nationalité. Mais l’accumulation d’un produit matérialisé de l’art, exprimé dans des formes concrètes artistiques, est, depuis de nombreux siècles, inséparable de l’évolution humaine : Elle forme la civilisation culturelle mondiale.

Dans ce contexte, la question initiale sur l’identité nationale de l’artiste prend une importance primordiale.

Ici, il me semble que le moment est opportun de porter le raisonnement sur la précieuse valeur de la touche nationale, en ce qui concerne les oeuvres artistiques.
Comme il a été dit plus haut, l’appartenance à une nationalité de l’auteur, ou les signes visuels de la culture nationale, comme les ornements, la symbolique, les rituels, le costume, ou les sujets de l’histoire concrète, etc.. sont moins que tout.

Entre en ligne de compte, sans équivoque possible, la partie principale d’une culture matérielle ou d’une autre, qui ne déterminent pas l’identité du créateur. C’est plutôt tout cela, qui est un fond ou un milieu de plan, où se forme et s’éduque le sentiment national.

Pour un artiste, l’identité nationale est une substance secrète, cachée dans la profondeur de sa nature spirituelle, et gardée dans la mémoire génétique de plusieurs générations.

Le don, donné par la nature, lui permet non seulement d’accumuler une expérience culturelle de ses prédécesseurs, mais aussi d’illustrer cette expérience dans les formes concrètes de l’art. L’artiste apparaît comme le gardien du feu, allumé dans l’âtre de la culture nationale.
Par des propriétés artistiques qui percent, souvent sans conscience, s’explique le phénomène d’originalité des arts nationaux.
Et ensuite : comme les petits et grands fleuves, les eaux souterraines se jettent dans l'océan mondial et forment la diversité de sa faune et de sa flore; chaque artiste séparé s'accroche à l'une ou l'autre des branches culturelles nationales, et plonge dans la culture mondiale, en s'alimentant d'elle, et en l'enrichissant.

Dans la lutte du Bien et du Mal, donné au monde depuis sa création, l'Art n'a jamais été une zone neutre dans cet affrontement. Nos cent dernières années sont en cela un exemple. Il semble que la trinité Beauté, Bonté et Vérité, considérée comme intouchable, soit violée par les attaques du Mal.

Voilà l'image schématique des vecteurs de la lutte dans l'art du XXème siècle; comme un organe complet sur une radio de mauvaise qualité.

Les premiers tremblements du monde lors du début du siècle : La Première Guerre Mondiale, et la Révolution, les chefs de la révolution se sont occupés de détruire les principes sociaux, politiques, moraux et autres de la société. Les artistes furent dans les premiers rangs révolutionnaires des enthousiastes de bonne volonté.

Les objectifs désignés par eux pour la destruction, sont différents de ceux de leurs idoles révolutionnaires. Et voilà dans le ciel rouge a flamboyé des slogans comme : "A bas les traditions, Vive l'art prolétarien !". C'est ainsi que le Mal a montré ouvertement la direction générale de la lutte, en utilisant l'enthousiasme naïf et souvent sincère de l'intelligensia créative.

La révolution gagna. Leurs chefs, en posant leurs derrières dans les fauteuils encore chauds du pouvoir précédent, en retenant leur souffle, ont remarqué les enthousiastes agités, avec leur espèce de carré noir, qui, d'un droit usurpé, s'autoproclamaient "AVANT GARDE".
Mais il est clair que dans le pays de la révolution victorieuse, il n'existe qu'une seule avant garde : le parti et le gouvernement.

Et en un instant, l'enthousiasme des volontaires et de leurs supportaires fut annihilé et remplacé par l'entousisme d'autres artistes, mais avec la seule différence que leur "enthousiasme de volontaire" à eux s'allumait sur un signal du pouvoir.
On leur expliqua tout de suite que leur talent devait servir le peuple en expliquant et en illustrant la politique du parti sous une forme artistique compréhensible et accessible pour ce peuple.
Et c'est ainsi que pendant des dizaines d'années s'installa le rêgne du style répondant au sobriquet de "réalisme socialiste".

Mais avec le temps, le pouvoir a commencé à enfler, perdant de sa mobilité et de sa vigilance.
Le "réalisme socialiste" lui aussi s'engraissa et s'installa sur des tapis épais, sous les bottes du pouvoir, et commença à perdre ses instincts de chien de garde.

Le Bien a lui aussi des dents. Sinon le Mal ne pourrait avoir d'adversaire, et nous n'aurions pas pu avoir de discussion sur ce thème.

Et voilà que dans les couloirs du socialisme réaliste, est né la sédition. Elle commença à grignoter les fondements semblant encore récemment indestructibles. Ce mouvement, un peu plus tard fut nommé "non conformisme".
Et ensuite arriva ce qui devait arriver : L'empire du Mal se désintégra. Ses pieds d'argile ne supportèrent plus le poids de son propre poids engraissé. Et vers la fin de ce siècle l'art russe plongea dans le chaos, accompagnant la chute d'un tel géant.

Dans les états possédant des institutions démocratiques, la lutte du Mal et du Bien, en général, et en particulier, dans le domaine de l'art, se passait et se passe autrement : il y est plus dure et plus contradictoire.

Au début du siècle, dans l'art européen occidental, il y avait plusieurs directions et plusieurs styles, ainsi que quelques groupes unis par tel ou tel manifeste menant des luttes avec l'art classique ou entre eux, en utilisant des méthodes traditionnelles..
L'arme essencielle de cette bataille est la différence d'opinions, et de points de vue sur l'art.
Cette bataille a trouvé et trouve son expression concrète dans les oeuvres artistiques, qui à leurs tours continuent le débat sur les stands des expositions.
Dans de telles conditions, la Beauté, la Bonté et la Vérité ont plus de chance vaincre le Mal.

Le Mal se sent plus sûr dans d'autres lieux géographiques, où il n'est pas à gêné par des contraintes morales, étiques et démocratiques.

Donc il est tout à fait vrai que le XXème siècle a vu naître ses plus grands artistes dans les champs européens et particulièrement sur les Champs Elysées.
Et dans cette pléiade, les artistes russes, ayant pu se sauver des pogroms qui se passaient dans leur propre pays, ont pu trouver aussi leur place, ici.

Mais cela signifie-t-il que le Mal de la filiale de la partie Ouest européenne a déposée ses armes.
En aucune façon. Le Mal, lui, n'a pas oublié ni ses succès sur le territoire russe ni les chers artistes russes révolutionnaires enthousiastes.

Le slogan "A bas la tradition" n'a pas brûlé dans les feux de la révolution russe. Les apologistes du mal l'ont conservé pour des temps meilleurs. Et ces temps sont arrivés.

Petit à petit, les grands artistes du siècle disparurent. Il y a vingt ans, la mort de Pablo Picasso a dressé un bilan de l'art de notre siècle. Picasso ne fut pas seulement le conservateur du feu sacré allumé dans l'âtre de ses prédécesseurs , mais aussi le Grand Prêtre Sacrificateur.

Quand ce feu s'éteignit, la grande figure puissante cessa d'inquiéter le Mal. Lui, comme un bandit dans l'ombre a ressenti une grande liberté d'action. Le slogan "A bas la Tradition" est équivalent à l'attentat à l'identité nationale dans l'art. C'est la grande direction du Mal aujourd'hui : "Dépersonnaliser l'art". Effacer les signes de la personnalité. Autrement dit assécher l'océan vivifiant de l'art mondial, avec ses immensités multiformes et le transformer en désert à visage unique.

Il ne faut pas nier les succès du Mal sur ce chemin durant ces vingt dernières années.
Les accompagnateurs de cette idéologie utilisent la propriété psychologique connue de la conscience collective, dans laquelle les moyens d'information de masse impriment des "signes codés" des chef-d'oeuvre devenus simples et connus de tout le monde.

Le consommateur naïf et néophyte dans l'art en voyant partout aujourd'hui la production dans laquelle ces signes sont entrés, avale cet appât se soumettant inconsciemment à l'effet de l'association (effet de la publicité.

Cette production peut être différente, mais l'existence des "signes codés" est une condition absolue, comme la présence des codes barre sur les produits de supermarchés.

En visitant les musées d'art contemporain dans les différents pays et continents, je me suis aperçu, non sans étonnement, de la naïveté de la conviction de ma persuasion passée que l'art officiel est la priorité des régimes totalitaires.

Dans toutes les formes de l'art contemporain, de l'Amérique au Japon, j'ai rencontré les rangs des mêmes noms avec l'ajout des représentants locaux qui s'unissent l'un à l'autre comme un conglomérat de cercles concentriques.
Par jalousie conservatrice, et pour la pureté de l'idéal du clan, de la part des dirigeants de musées et de cercles culturels, cette image provoque involontairement une association avec une quelconque structure mafieuse.

La situation est identique dans la plupart des galeries "sérieuses", qui ne sont rien d'autre que des succursales de ces musées.
Par mon caractère, je ne suis pas un optimiste. Mais un fond de romantisme complète en moi ce défaut.
Je crois en la rencontre avec une raison pure, non durcie sous une carapace de conformisme, ne serait ce que dans l'image d'un petit prince ou d'un garçon des contes d'Andersen.
Et elle, cette raison ,a travers les mots dits par ces personnages, rappellerait aux adultes les vérités oubliées.
Ainsi la phrase : "Qui sème le vent, récolte la tempête" amènent les adultes à se rappeller d'où sont ces mots.

Ou alors : "Le roi est nu ! " : et les adultes, dans la mesure de leur perversité, comprendront par quelques signes irréfutables que le début de la créativité du roi est éteinte.
Ils se rappelleront et aideront à retourner vers le sens premier et la signification de beaucoup de mots perdus dans leur utilisation par les adultes.
Ils se souviendront par exemple que le mot "Avant Garde" ne signifie que la direction, et n'a aucun rapport avec un valeur déterminée ou bien esthétique.

Quelques uns se rappellent peut être, les mots prononcés par un héros d'une pièce de Tourgueniev: "L'Avant Garde, vous savez, peut se transformer facilement en Arrière Garde... tout dépend des changements de direction".
Les adultes, en se rappelant ces mot, peut-être, réveilleront en eux une faculté de pensée analytique.
Et alors, ils pourront remarquer, avec un grand étonnement, un paradoxe décevant : Pour ceux qui ont aidé à l'appellation " artistes de l'Avant Garde de l'Art Contemporain", et qui determineront qu'il existe, aujourd'hui, un art autre, et qu'en fait, depuis longtemps, qu'ils ont engraissése unnouveau classicisme.

Les adultes avec leurs regards débarrassés des propagandes verront des foules d'artistes bourgeois de salon, dont les oeuvres ne serait qu'un élément de décor intérieur, comme un papier peint ou un meuble. Ils choisiront leurs oeuvres selon les conseils des revues épaisses à papier glacé et pages en couleur..
Et peut-être, les adultes se mettront à crier de joie en recouvrant la vue :"Il n'y a rien d'autre que celà! Ce n'est qu'une gigantesque entreprise commerciale?!".

Et les plus intelligents d'entre eux verront dans cette histoire "qui s'est répétée plusieurs fois" que chaque début de révolution se transforme en opposition réactionnelle contre elle même.
Et en réfléchissant encore, ils comprendront que la question posée à la première ligne de cet article n'est pas rhétorique, mais que le problème de l'identité nationale dans l'art n'est pas vide de sens.

Et que le feu de l'art, allumé dans l'âtre de nos ancêtres, qui a réchauffé l'homme sur le chemin de l'évolution durant plusieurs siècles peut, et lui seul, éclairer des directions nouvelles dans l'art à l'aube naissante du nouveau millénaire.

 

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